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Kyrgyzstan-feature-010408
8-04-2008  Éclairage  
Une journaliste dans les prisons du Kirghizistan – Ou comment réapprendre le sens de « dépêche-toi et attends »
Imogen Faulkes est correspondante à Genève pour la BBC. Elle s’est rendue récemment au Kirghizistan pour réaliser un reportage sur le soutien qu’y apporte le CICR aux activités de lutte contre la tuberculose multirésistante aux médicaments dans les prisons. Son récit.

C’est la première fois que je vais monter dans un véhicule tout-terrain du CICR. Il est trois heures du matin et je suis devant l’aéroport de Manas, à Bichkek, capitale du Kirghizistan. Bougonne et éreintée par le décalage horaire et le vol de Zürich, je me réjouis de voir qu’une voiture m’attend.

Ce n’est pas seulement à cause de la fatigue que je suis heureuse d’être accueillie : la plupart du temps, lorsque j’arrive dans un pays pour y réaliser un reportage, la première chose que je fais est d’examiner la file de taxis qui attendent les voyageurs, avant de choisir le chauffeur qui a l’air le plus éveillé et la voiture qui a les pneus les moins avachis. Je suis donc reconnaissante au CICR de m’épargner ce souci.

La BBC étant devenue incroyablement pointilleuse en matière de sécurité, j’avais dû, avant même de monter dans l’avion pour Bichkek, remplir un très long formulaire d’évaluation des risques. Une question clé portait sur le genre de véhicule à bord duquel je voyagerais. Il va sans dire qu’un quatre-quatre du CICR, arborant en plus une croix rouge sur ses flancs, est de nature à satisfaire le plus tatillon des responsables de la sécurité.

©ICRC/J. Powell
Imogen Foulkes interroge le Dr. Maxim Berdnikov, du CICR, sur la menace de la tuberculose

Je suis ici pour rendre compte des activités du CICR en faveur des personnes atteintes de tuberculose, détenues dans les prisons kirghizes. Les taux de prévalence de la souche polypharmacorésistante de la maladie sont très élevés, me dit-on, et les ressources matérielles et en personnel médical nécessaires pour traiter les prisonniers infectés très limitées.

Un problème de santé préoccupant

Pour moi, c’est une vraie mission de rêve : non seulement j’échappe pour une semaine aux séances d’information, conférences et autres réunions de Genève, mais je bénéficierai également de l’aide du CICR pour – occasion qui n’est pas donnée tous les jours à un journaliste – visiter de l’intérieur les prisons de l’ex-Union soviétique, et rendre compte d’un problème de santé toujours plus alarmant, dont il est actuellement beaucoup question.

C’est ainsi qu’après une nuit de sommeil bien trop courte, me voici en route pour le bureau du CICR à Bichkek, accompagnée du producteur et du caméraman de l’institution, en vue d’une première entrevue. Je suis agréablement surprise de constater que le véhicule blanc tout-terrain à la croix rouge attend devant l’hôtel pour nous emmener au bureau, bien que celui-ci ne soit qu’à quelques minutes de là.

Et l’organisation sans faille de ma visite ne fera que se vérifier tout au long de la semaine. Le deuxième jour, nous sommes emmenés à la prision Colonie 27, où une cinquantaine de détenus sont actuellement traités contre la tuberculose multirésistante (MDR – TB), grâce au soutien du CICR.

Sur place, deux traducteurs et deux médecins du CICR sont prêts à nous assister, ainsi que deux médecins de la prison, plusieurs infirmières et de nombreux gardes. Et c’est là que commencent les petits inconvénients du journalisme de télévision.


« C’est l’enfer ! »

Tandis que des experts empressés s’affairent autour de nous, j’aperçois le caméraman francophone qui tente de prendre des vues du bâtiment de la prison, s’efforçant d’avoir le moins d’officiels possible dans son champ de vision. Pour moi, il s’agit là d’images importantes ; je compte les utiliser au début de mon reportage pour montrer le délabrement des infrastructures pénitentiaires, qui sont depuis longtemps un terreau fertile propice à la propagation de la tuberculose.

La tâche n’est pas facile. Je croise le regard du caméraman qui me cherche des yeux, tandis qu’un autre individu évolue dans le champ de son appareil, sans cesser de fixer l’objectif de la caméra. « C’est l’enfer ! », lâche le caméraman entre ses dents.

Pendant ce temps, les membres du personnel médical et les prisonniers qui attendent d’être interviewés se demandent ce que nous pouvons bien faire pour tarder autant. D’ailleurs, la question est légitime : comment en effet peut-on passer des heures, voire des jours, à produire une séquence qui, au final, ne durera que trois ou quatre minutes ?

« Ce sont les aléas de la télévision », dis-je à un médecin que je surprends en train de regarder sa montre. « Vous savez, il y a une plaisanterie qui circule entre nous ; c’est l’histoire de "dépêche-toi et attends". »

À la télévision, nous avons des manières extrêmement intrusives : nous voulons qu’à notre signal, les prisonniers prennent leurs médicaments antituberculeux face à la caméra ; nous leur demandons d’enlever leur chemise et de se soumettre à des examens médicaux ; de nous raconter les malheurs qui les ont conduits à cette situation…

Patience et bonne grâce

Je suis toujours surprise de voir avec quelle patience et quelle bonne grâce les gens ordinaires se prêtent à ce genre d’exercice. Les détenus et les membres du personnel de Colonie 27 ne font pas fait exception. Nous repartons donc avec des interviews et des images d’excellente qualité…Et ce, juste quelques heures plus tard que prévu !

Le jour suivant, nous nous rendons à la prison Colonie 19. Une fois de plus, j’ai une idée précise des images que je veux. Colonie 27, avec ses intérieurs rénovés, convenait parfaitement pour les images ayant trait aux traitements médicaux ; mais j’ai encore besoin d’intérieurs de prison qui ressemblent à une prison. C’est à Colonie 19, m’assure-t-on, que je vais pouvoir me les procurer.

Mais, notre arrivée provoque une certaine agitation, et nous ne sommes pas certains que notre présence sur place soit absolument souhaitée. Ce qui est sûr, c’est que le directeur de la prison semble peu disposé à nous laisser rentrer. Et, alors que les discussions quant à savoir si nous ne devrions pas avoir une copie de la lettre de recommandation du ministère de la Justice s’éternisent, la journaliste que je suis commence à piaffer d’impatience.

Jour après jour, partout dans le monde

« Dites-leur que je vais la copier moi-même à la main, leur autorisation », rouspète-je excédée, imaginant rentrer en Suisse sans ces images dont j’ai absolument besoin.

Les délégués du CICR m’ignorent sagement et poursuivent leurs négociations. Quant à moi, je réalise, tout en rongeant mon frein, que c’est là la tâche du CICR, jour après jour, partout dans le monde. Et si les délégués déploient tous ces efforts, ce n’est en tout cas pas pour tirer d’affaire des journalistes, mais bien pour qu’on les autorise à voir des prisonniers qui ont souvent un cruel besoin de leur soutien. En matière de soins de santé, certes, mais aussi juste pour cette chose fondamentale qu’est l’échange de nouvelles avec leurs familles.

Finalement, Colonie 19 nous ouvre ses portes et, une fois de plus, nous en ressortons avec des images et des interviews exceptionnelles… Nous avons maintenant tout le matériel nécessaire pour commencer à monter le reportage.

Je suis dans le même véhicule tout-terrain blanc qui me ramène à l’aéroport de Manas. Il est une fois encore trois heures du matin, et je me dis que grâce au CICR, la devise « dépêche-toi et attends » a désormais pour moi un sens tout particulier.


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8-04-2008