Un groupe de 30 hommes est aligné sur deux rangées dans la cour de la prison de Colonie 19, une des plus vieilles prisons de l’ère soviétique au Kirghizistan, située à proximité de la capitale Bichkek. Les hommes portent tous un vêtement noir identique et attendent patiemment en face du vieux camion garé dans la cour de la prison.
« …lorsque les détenus sortent [de prison], ils emportent avec eux toutes leurs maladies infectieuses … »
Docteur Maxim Berdnikov
Le gardien appelle par leurs noms les détenus qui avancent un par un et montent dans le camion cabossé pour y passer une radiographie des poumons. Cela fait partie du programme de dépistage de la maladie infectieuse mortelle qu’est la tuberculose en milieu carcéral.
« Je ne suis pas inquiet », dit Eugène, qui se retrouve pour la sixième fois derrière les barreaux. « Je ne pense pas être malade. » Bon nombre de détenus ne sont pas conscients de la gravité de la tuberculose. Dans une prison où le CICR a procédé à des tests de dépistage,40% des détenus seraient infectés, et on a diagnostiqué par la suite sur un grand nombre d’entre eux la tuberculose multirésistante (MDR-TB) – une forme mortelle du Mycobacterium tuberculosis qui ne répond pas aux principaux médicaments de première ligne.
Les taux de prévalence de la tuberculose dans les anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale sont parmi les plus élevés du monde. Au Kirghizistan, les prisonniers sont les plus vulnérables. La maladie se développe et se propage en raison du surpeuplement qui prévaut souvent dans les prisons. Pour aggraver encore les choses, lorsque des détenus malades sont transférés d’un lieu de détention à un autre, ils emportent la maladie avec eux, la propageant à d’autres détenus.
« Je sentais la vie me quitter »
Le docteur Maxim Berdnikov dirige le programme du CICR chargé d’aider les autorités kirghizes à appliquer la stratégie de lutte contre la tuberculose dans les prisons. Il est particulièrement préoccupé par les variétés très résistantes de la maladie : « C’est un problème très grave. Il est beaucoup plus difficile de lutter contre la tuberculose multirésistante car elle exige des ressources financières plus importantes et, bien sûr, du personnel médical bien formé. »
La tuberculose est une maladie qui n’est pas simple à diagnostiquer et à traiter. Turusbek, par exemple, a découvert qu’il en était atteint alors qu’il se trouvait en prison en 2001. Ce qu’il pensait être une fièvre banale s’est progressivement aggravé : « je toussais jour et nuit et n’arrivais pas à dormir, ma température était élevée. J’avais l’impression que la vie me quittait. »
Turusbek a reçu des antibiotiques et a été par la suite libéré. Comme cela se produit souvent, une fois sorti de prison, les conditions d’alimentation et de vie étant meilleures, il s’est senti mieux et il n’a pas continué le traitement. Quand il fut condamné à une autre peine de prison, les symptômes sont revenus et une tuberculose multirésistante (MDR-TB) a été diagnostiquée.
En octobre 2007, il a enfin commencé un traitement avec le nouveau programme que les autorités kirghizes ont mis au point avec l’aide du CICR. Le programme est le seul du genre dans les prisons d’Asie centrale et la liste d’attente pour pouvoir en bénéficier est longue . Depuis octobre 2007, quatre patients sont morts de tuberculose multirésistante (MDR-TB) tout simplement parce que ces médicaments coûteux ne sont pas disponibles en nombre suffisant.
Vingt pilules par jour et des effets secondaires
Turusbek suit maintenant le ‘traitement direct à court terme et sous observation – DOTS’ de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui est spécifiquement conçu pour les formes résistantes de tuberculose. Il doit prendre jusqu’à 20 pilules par jour qui entraînent d’importants effets secondaires. Aujourd’hui, il comprend que son état est critique et espère qu’à sa libération de prison, il pourra continuer le traitement qui pourrait durer jusqu’à trois ans.
« Je ne sais pas quels médicaments il me faudra prendre, et je n’aurai pas les moyens de me les procurer, » dit Turusbek « mais j’ai entendu que le CICR aide les patients atteints de tuberculose multirésistante (MDR-TB) à leur sortie de prison pour aller dans des hôpitaux publics et continuer leur traitement. J’espère qu’ils vont m’aider moi aussi. »
Il est essentiel d’aider des personnes comme Turusbek si l’on veut enrayer la tuberculose multirésistante (MDR-TB) non seulement en Asie centrale mais dans le monde entier. Comme l’indique le docteur Berdnikov « les prisons ne sont pas séparées du monde extérieur et lorsque les détenus en sortent, ils emportent avec eux toutes leurs maladies infectieuses. Lorsque des personnes migrent d’Asie vers la Russie ou l’Europe, elles risquent aussi d’emporter avec elles la variété de tuberculose multirésistante. »
Les pensées de Turusbek ne vont pas aussi loin. Dans la cellule qu’il partage avec huit autres détenus atteints de tuberculose multirésistante, il pense à sa famille, à ses parents, à sa femme et à ces cinq enfants qui travaillent dans une ferme à 500 kilomètres dans le sud du Kirghizistan : « je ne veux pas infecter ma famille avec la tuberculose, c’est pourquoi je veux terminer comme il faut mon traitement avant de retourner dans ma famille. »
Jan Powell vient de rentrer du Kirghizistan où elle a produit un reportage télévisé pour le CICR sur le risque mortel que représente la tuberculose multirésistante (MDR-TB) dans les prisons.