22-03-2007 Interview L'épidémie de tuberculose passe les murs des prisons La tuberculose est une maladie de la pauvreté. Dans la plupart des pays où elle représente un problème de santé publique, les ressources et les infrastructures sont insuffisantes pour lutter efficacement contre cette maladie. Dans les prisons, où le nombre de tuberculeux est particulièrement élevé, les moyens sont encore plus restreints. À l’occasion de la Journée mondiale de la tuberculose, Francisco Duda, médecin, coordinateur des activités du CICR pour le contrôle de la tuberculose et du VIH/SIDA en prison, répond à quelques questions. Voir aussi le communiqué de presse à l'occasion de la Journée mondiale de la tuberculose
José Francisco Duda
Qu’est-ce qui caractérise la problématique de la tuberculose en milieu carcéral ?C’est le taux extrêmement élevé de cas de tuberculose dans les lieux de détention. En comparaison avec le nombre de cas dans le reste de la société, le taux de détenus atteints de tuberculose peut être jusqu'à cent fois plus élevé! Dans certains pays, 25 pour cent des personnes atteintes de la maladie se trouvent dans les prisons.
Pourquoi autant de cas de tuberculose dans les lieux de détention ?
Dans de nombreux pays, le budget des prisons est insuffisant pour assurer des conditions de détentions acceptables. La surpopulation et le manque de ventilation favorisent la transmission de la maladie. Le manque de nourriture affaiblit les détenus et les rend plus susceptibles de développer la maladie. Les services de santé des prisons, généralement négligés et moins efficaces que ceux de la société, ne peuvent assurer des diagnostics précoces ni mettre en place des traitements efficaces.
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Azerbaïdjan, Bakou, unité spéciale de traitement pour détenus atteints de tuberculose.
Le taux élevé de tuberculose en prison est également dû à la spécificité de la population carcérale. Le lien entre le sida et la tuberculose est très étroit. Or le taux de personnes infectées par le VIH/SIDA est également très élevée dans les prisons où on trouve de nombreux consommateurs de drogues injectées - dans certains pays ils sont la majorité des détenus- qui est l’une des principales populations à risque pour le VIH/SIDA. Les rapports sexuels entre hommes, un autre facteur de risque pour le VIH/SIDA, sont également plus courants en prison que dans le reste de la société. Enfin, il faut souligner le fait que le sida augmente non seulement le risque de développer une tuberculose, mais également celui d’en mourir.
Quelles incidences ont ces taux élevés de tuberculose en prison sur le reste de la communauté ? Pour parvenir à contrôler la tuberculose dans la société, il est essentiel d’inclure dans le programme la lutte contre la tuberculose en prison. En effet, les vecteurs de transmission possibles entre la prison et la communauté sont très nombreux. On estime qu’il y a, en moyenne, chaque jour dans le monde entre huit et dix millions de prisonniers. Du fait des mouvements fréquents dans les lieux de détention, ils sont quatre à six fois plus à y transiter dans l'espace d'une année. De plus des personnes non-détenues sont en contact régulier et constant avec la prison, en particulier ceux qui y travaillent et les familles de détenus. Ces échanges entre la prison et le reste de la société contribuent à la transmission de la tuberculose, et il est inutile de chercher à lutter contre la maladie sans prendre en compte les lieux de détention.
Qu’en est-il de la résistance aux traitements de la tuberculose ?
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Azerbaïdjan, Bakou, distribution de médicaments à un détenu atteint de tuberculose.
La tuberculose est généralement traitée avec quatre médicaments durant 6 à 9 mois. Dans certains cas, des résistances à un médicament en particulier se développent, soit à cause d’un traitement interrompu ou inadéquat, soit d'une transmission directe par une personne ayant elle-même développé une résistance à la maladie. Le traitement usuel n'est alors plus efficace. Deux des médicaments sont considérés comme la « colonne vertébrale » du traitement, parce que ce sont eux qui tuent la bactérie. Lorsqu’il y a des résistances à ces deux médicaments, on parle de tuberculose multi-résistante (multi drug resistant - MDR). La tuberculose MDR peut être soignée, mais cela implique un traitement long, lourd et coûteux. Mais le plus inquiétant, est que, depuis mars 2006, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a reporté les premiers cas de tuberculose ultra-résistante (extreme drug resistant - XDR), caractérisée par une résistance aux trois principales catégories de médicaments utilisés pour soigner les cas de tuberculose MDR et associée avec un très haut taux de mortalité.
Le CICR intervient dans certains pays - dans le Caucase du Sud, au Pérou, au Kirghizstan. Quels sont les critères pour lancer une action dans un pays plutôt que dans un autre ? D’abord, nous n'intervenons que dans le cadre d’une activité de protection des personnes détenues, c’est à dire dans les pays où le CICR visite les personnes privées de liberté et évalue les conditions de détention dans le but de les améliorer. Ensuite nous n’intervenons que lorsque les autorités du système pénitentiaire n’ont pas la capacité ou les moyens de faire face au problème. Il faut également qu’un suivi du traitement soit assuré lorsque le détenu sous traitement est libéré. Suivant les besoins, l’action du CICR peut être un appui technique, financier ou une prise en charge complète lorsqu’il n’y a pas d’autre solution.
Est-ce que le CICR travaille avec d'autres organisations dans la lutte contre la tuberculose en prison ? Oui, le CICR travaille avec d’autres organisations. Le problème de la tuberculose n’est pas uniquement un problème de santé ; il est en lien avec la pauvreté, les problèmes sociaux, les conditions de détention. Des acteurs non médicaux peuvent donc intervenir, par exemple pour améliorer l’infrastructure des prisons. De nombreuses organisations ont des ressources pour répondre à des problèmes particuliers dans les prisons. Nous cherchons à mobiliser toutes les ressources existantes dans un pays et travaillons en partenariat, tout en maintenant notre indépendance. De même, dans les programmes de lutte contre la tuberculose divers partenaires peuvent intervenir. Par exemple au Kirghizstan dans le programme de prévention de la tuberculose, nous collaborons avec les ministères de la Santé et de la Justice, la Société nationale du Croissant-Rouge, Médecins sans frontière, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et l’OMS.
Lire aussi l'interview de Eric Burnier publiée à l'occasion de la journée de la tuberculose en 2006 |